BENOIT DECQUE

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En prenant ses distances avec la pratique de l’architecture
Texte de Paul Guérin, Catalogue "Les lauréat du CEAAC" - janvier 2008.
En prenant ses distances avec la pratique de l’architecture pour se tourner vers celle multiforme d’un plasticien, Benoît Decque semble curieusement prendre à rebours l’évolution pluriséculaire au fil de laquelle une activité manuelle de construction acquit la dignité d’une création artistique relevant avant tout de l’esprit et donc porteuse de hautes ambitions intellectuelles. En remettant lui-même la main à l’ouvrage pour des dessins, peintures, sculptures ou des installations et performances éphémères, nécessitant des gestes mécaniquement répétitifs, Benoît Decque ne renonce pourtant ni à la séduction esthétique et encore moins à l’exercice de la pensée.
Les grandes pages de Gravitations exercent une fascination de formes pures, suspendues dans le vide, que l’on ne s’attendrait pas à éprouver à la vue de ce qui s’avère n’être que des lignes tracées par un simple stylo à bille. Si celles-ci aboutissent à l’illusoire perfection de sphères en lévitation, c’est par la vertu d’une activité de la main qui relève moins de l’art du dessin que du geste à la fois rapide et patient d’un artisan dont la main polirait les aspérités d’un bloc minéral en vue de l’intégrer à une construction. C’est un coup d’œil et un tour de main particulier (dont la trajectoire et la vitesse sont contraintes par un gabarit posé sur la feuille) qui engendrent les variations de densités et de luminosité singularisant chacune de ces formes. Leur vue rapprochée pourra alors évoquer tout aussi bien l’image de globes célestes exposés à divers éclairements que l'enregistrement d’orbites ultrarapides de particules prises dans un champ gravitationnel, analogues à la structure des atomes qui constituent la réalité d’ordinaire invisible de la matière du monde. Cette apparition d’une image possible qui garde visibles les gestes de sa production est encore plus clairement affirmée dans Tracés gyrostatiques où la « discipline » moderne de la performance promeut comme « art » les humbles gestes répétitifs, « artisanaux » par lesquels d’une tache informe de peinture s’extrait sous nos yeux le tracé, la « levée » d’une forme. La libre fantaisie dans le choix des moyens : la bicyclette a remplacé le stylo à bille, se conjoint là encore à une nécessité d’ordre matériel pour donner à la forme sa texture et d’abord ses dimensions. Si celles des Gravitations étaient déterminées par l’extension du bras qui les décrivait, ce sont ici les conditions minimum d’équilibre et de mouvement sur un vélo qui singularisent le résultat plastique de chaque exécution de cette performance.
Dans la variété des travaux graphiques présentés dans cette exposition par Benoît Decque semblent se dégager certaines constantes où une individualité artistique se déclare par-delà l’anonymat artisanal et l’absence d’expressivité subjective des gestes pratiques de leur effectuation. La forme circulaire et la couleur bleue s’imposent à nouveau dans le titre et l’aspect d’une œuvre - cette fois unique et non plus « sérielle » -, Planète belle, planète bleue. L’intention représentative et une prédilection pour cette couleur sont en effet explicitement avouées dans le texte du tampon encreur utilisé pour sa réalisation. Mais dans sa construction en vingt-cinq panneaux ajointés et surtout l’évidence des innombrables applications de ce tampon, cette œuvre ne laisse rien ignorer du travail manuel fastidieux qui donne par sa vibration de texture une sensualité visuelle et par le sens de cette exclamation une intensité affective à une pièce pouvant évoquer à distance la froideur désincarnée d’une œuvre conceptuelle.
Cet engagement corporel, personnel, patient et méthodique dans la fabrication des oeuvres n’est pas le seul trait par lequel l’art de Benoît Decque s’est écarté de la délégation par les architectes de la matérialisation technique de leurs « concepts » sans pour autant se priver d’une richesse de significations intellectuelles. Les allusions « cosmologiques » d’astres ou de planètes suscitées par ses constructions graphiques se précisent cette fois sans ambiguïté dans les trois installations qui soustraient des pierres brutes à une utilisation architecturale pour les inscrire au contraire dans une méditation poétique sur leur histoire naturelle et aussi artistique.
Le choix d’un bloc de sel extrait d’une ancienne mine de potasse a retenu en effet un matériau résistant par sa fragilité même à tout façonnage sculptural ou architectonique et sa présentation sur le mode d’un objet de fouilles archéologiques répond à l’intention de faire signe par un objet apparemment quelconque bien en-deçà de l’existence humaine, vers les temps où s’étendait un « Océan premier ». Suspendue délicatement pour retarder sa fatale érosion, cette pierre « trouvée » libère la même ampleur d’évocations cosmiques que les sphères graphiques lentement élaborées qui lui font face.
La présentation d’un morceau de calcaire prélevé au sommet de la montagne Sainte-Victoire comme une petite sculpture posée sur un socle joue d’une brièveté d’expression qui contraste ironiquement avec les efforts déployés de toile en toile par Cézanne pour inventer un art de peindre à hauteur de la puissance démesurée du visible au regard de la sensibilité de sa vision. Cet humble fragment « volé » à un si noble modèle est d’ailleurs soigneusement attaché non point tant pour prévenir un nouveau larcin éventuel que pour s’opposer peut-être à un secret pouvoir qu’aurait acquis cette pierre d’échapper comme les sphères bleues et le bloc de sel à la pesanteur et de s’élever ainsi à un degré spirituel de présence…
Alors que les constructions de l’architecture reposent sur la statique des matériaux, l’art de Benoît Decque pratique au contraire une mécanique graphique, parfois laborieuse et toujours ingénieuse, qui curieusement tend à suspendre la gravité des choses aux deux sens : physique et spirituel, de ce mot pour en faire des objets de méditation. S’il lui fallut user plusieurs mèches d’une foreuse pour perforer le galet de silex introduit dans un classeur, quelques griffonnages rapides au crayon noir lui suffirent pour nous rappeler l’origine dans une nuit aussi bien antérieure à toute présence de l’homme qu’opaque à son savoir de ce modeste caillou dont l’être silencieux se révèle, Avant que les matins n’existent, une affaire non classée