BENOIT DECQUE

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Matthias revisité
Hommages contemporains à Grünewald.
Texte de Serge Hartmann.
Cinq cents ans après sa réalisation, et à l'initiative de la galerie strasbourgeoise No Smoking, dix-huit artistes établissent de contemporaines correspondances avec le retable d'Issenheim. Un hommage à Matthias Grünewald partiellement repris en février à Colmar.



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A l'origine de l'exposition, il y a d'abord ce constat élémentaire : « Une oeuvre atteint le stade du chef-d'oeuvre lorsque sa force poétique dépasse le seul siècle pour lequel elle a été réalisée, lorsqu'elle conserve intacte sa capacité à nous émouvoir par-delà le temps. Le retable d'Issenheim, cinq cents ans après sa réalisation, est toujours aussi puissant, aussi émouvant, ce qui prouve bien la modernité, sinon l'intemporalité, de Grünewald. »
Pour Bertrand Rhinn, responsable de la galerie associative No Smoking, il apparaissait opportun, alors que le musée d'Unterlinden de Colmar et la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe explorent, cet hiver, l'oeuvre de Grünewald, de solliciter des artistes contemporains afin qu'ils livrent leur propre lecture de son célèbre retable.
Dix-huit plasticiens [...] ont donc entrepris de revisiter ce théâtre halluciné où, entre Passion et Résurrection, portés par la figure mystique du Christ, s'opposent le spectacle de la souffrance humaine et l'affirmation d'un espoir qui transcende la condition humaine.

Si la diversité des panneaux du retable offre un large champ d'interprétations - Annonciation, Nativité, Tentation de saint-Antoine... -, on constate en parcourant ces Correspondances avec Grünewald combien la Crucifixion et le corps tourmenté du Christ s'imposent à l'esprit dès lors que s'organise une confrontation à l'artiste rhénan. On se souvient que la même image avait été placée au coeur des Variations proposées à l'été 1993 par Sylvie Lecoq-Ramond, alors conservatrice en chef d'Unterlinden, lorsqu'elle y sollicita les déclinaisons grünewaldiennes déployées tout au long du XXe siècle.
Il est donc beaucoup question de souffrance dans cette exposition, certes plus modeste. Une installation de Vanina Langer et Hervé Bonhert, l'une des propositions les plus intéressantes d'une affiche de bonne tenue générale, rappelle le contexte historique dans lequel le retable a vu le jour : celui du Mal des Ardents que soignaient les Antonins d'Issenheim, commanditaires de l'oeuvre de Grünewald. Un reliquaire partiellement rempli de ce seigle dont un champignon parasite provoquait la terrible maladie est posé sur un autel auquel sont suspendus, tels des ex-voto, des doigts de cire, certains teintés d'un vert mortifère : « Un rappel du célèbre doigt de saint Jean-Baptiste dans la Crucifixion, mais aussi une évocation des terribles gangrènes et amputations liées au Mal des Ardents », indique la jeune artiste strasbourgeoise. L'ensemble est dominé par un squelette en croix, taillé dans le bois d'un Christ crucifié, « comme si toutes ses chairs étaient tombées ». La mort mise à nu.
C'est aussi cette souffrance que met en scène Jean-Pierre Bertozzi, à travers la brutalité de trois serre-joints fixés sur une toile de couleur bleu nuit, suggérant le supplice du Christ et des deux larrons. « La Crucifixion reste l'image la plus forte du retable, même si quelques autres sont aussi très impressionnantes », réagit l'artiste parisien.
De même, Marcel Devime se saisit, entre autres, des symboles de la Passion - tenailles, clous, corde, éponge... -, la couronne d'épines y apparaissant sous forme d'un rouleau de barbelés, « images symboliques de récents supplices collectifs ». Sensibilité plus décalée avec Pierre Fraenkel qui livre un Christ soumis à une tentation luciférienne néo-pop assez sexy et iconoclaste.
Certes, la réinterprétation contemporaine du retable se prête aux citations explicitement grünewaldiennes : Élisabeth Fréring inscrit ainsi l' Agneau Pascal de la Crucifixion dans un fond monochrome où alternent l'ombre et la lumière mais d'où émergent aussi les ronces d'une couronne d'épines à venir. Benoît Decque reproduit dans un scrupuleux dessin mis aux carreaux la Nativité et le Concert des Anges - on y retrouve sa façon de mettre un geste artistique à l'épreuve du temps. Pierre Gangloff signe de magnifiques monotypes nourris de l'iconographie du retable...
Mais d'autres artistes arpentent des territoires aux topographies moins évidentes, plus décalées au regard de l'oeuvre de Grünewald. Les sept dernières paroles du Christ impriment, chez Jean-Rodolphe Loth, une réflexion un peu ésotérique sur la couleur et la lumière, le sacré et le temporel. Sereine, d'une grande puissance poétique sans être dépourvue d'un certain effet dramatique, la proposition de Roger Dale capte aussi le regard : un triptyque y livre l'ample paysage de la plaine d'Alsace à hauteur d'Issenheim, dans une tonalité très intemporelle. Peut-être Grünewald en a-t-il eu la vision à la fois grave et enchantée.
Serge Hartmann, Reflets DNA - 12 janvier 2008